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La machine psychiatrique

  • Photo du rédacteur: mpcleroux
    mpcleroux
  • 8 déc. 2025
  • 7 min de lecture

Traitement bipolaire vs bureaucratie

Illustration minimaliste d’une clinique de santé mentale : une personne en attente d’un rendez-vous en psychiatrie, entourée d’ordonnances, de médicaments, de papiers administratifs et d’un calendrier.

La machine psychiatrique


Note de l'auteur

Ceci reflète mon traitement, raconté avec un peu d'exagération. Je suis sincèrement reconnaissant envers mon équipe. Le système m'a gardé en vie et stable. Je partage ceci parce que les absurdités des soins psychiatriques nécessitent une discussion honnête.


_______________________________________


Tu n'entres pas dans la machine psychiatrique.


Tu te fais absorber par elle.


Ça commence avec un appel téléphonique à ton médecin de famille, en utilisant les phrases approuvées :


« J'ai de la misère dernièrement »


« Les affaires sont pas gérables »


« Mes médicaments marchent pu »


Tu reçois une référence en psychiatrie.


La réceptionniste de la clinique est gentille comme les gens sont gentils quand ils ont aucun vrai pouvoir. Elle tape sur son clavier, rentrant ton nom dans l'horaire.


Prochaine évaluation disponible : quatre à six mois.


Tu répètes le chiffre comme si t'avais mal entendu. (Sûrement qu'elle veut dire quatre à six semaines?)


Tu clarifies que tu vas pas bien là, maintenant. Te laver c'est toute une mission. La joie, tu ressens rien. Même les textos c'est de l'ouvrage.


Elle suggère l'urgence si les choses deviennent « vraiment pires », de la façon que quelqu'un suggérerait un autre restaurant si celui-là est plein.


Des mois plus tard, t'es assis devant le Psychiatre #1, qui a vingt-sept minutes pour te régler.


T'as condensé ta vie en points :


dépression longue


périodes « hautes » brèves


pas de sommeil


pensées qui galopent


historique familial qui est… pas encourageant.


Ils hochent la tête, froncent les sourcils devant les résultats de labo, et arrivent à un verdict avec un calme final : Trouble dépressif majeur, récurrent, sévère.


ISRS.


Suivi dans trois mois.


Essaye l'exercice.


Peut-être du yoga?


(Le yoga réglera pas ça. Mais bon, le yoga).


Tu pars avec des nouvelles pilules et le sentiment que si tu coopères assez, le système va te récompenser avec de la stabilité.


À la place, les pilules te démolissent vite.


Le sommeil devient optionnel.


Le contrôle des impulsions abandonne.


Les idées s'empilent six de haut.


Tu rapportes ça par la réception.


Des semaines plus tard, quelqu'un rappelle pour dire que le docteur recommande de « leur donner plus de temps ».


(Exactement combien de temps est pas spécifié).


Puis vient l'effondrement assez gros que personne peut prétendre que c'est correct.


T'arrives à l'urgence, les yeux grands, les pensées à vitesse 3x, à moitié convaincu d'affaires qui existent pas. Formulaire 1, puis Formulaire 3 — l'alphabet du statut involontaire.


Tu peux sentir la machine te glisser d'un paramètre à l'autre.


Le Psychiatre #2 te voit le Jour 1 : « Bipolaire I classique. Les antidépresseurs t'ont viré en manie. On va les arrêter pis ajouter un antipsychotique. »


Cas fermé.


(Pour le moment).


Tu te stabilises juste assez pour avoir ton congé — tremblant, étourdi, déjà en train de compter les jours jusqu'au prochain crash.


Deux mois plus tard la police te livre pour l'Hospitalisation #2. Même enfer fluorescent, cerveau plus fort.


Le Psychiatre #3 arrive le Jour 3, survole le désastre, et hausse les épaules : « Psychose congruente avec l'humeur, un peu de dissociation — ça pourrait être un trauma. Le temps va le dire. »


(Le temps dit rien).


Congé.


Crash.


Hospitalisation #3.


(Copie conforme des autres. Pire bouffe. Même désespoir).


Rendu à l'Hospitalisation #4, le Psychiatre #4 déclare que c'est « Bipolaire II avec cycles rapides, éliminer trouble schizo-affectif, évaluer pour TDAH, monitorer pour traits de personnalité émergents. »


(Il dit ça en scrollant UpToDate).


Au bout du compte, personne s'entend.


Tout le monde est certain.


Ils disent tous des affaires avec conviction, comme si quelqu'un pouvait déduire ta base à ce point-là.


À mesure que les diagnostics s'accumulent, y'a aussi le sentiment d'être écrit plutôt qu'écouté, comme si la machine te rédigeait pis que t'es juste là pour signer ton nom.


Quelque part en chemin, tu acquiers l'Ordonnance de traitement en milieu communautaire.


Ça sonne doux, comme un pique-nique de quartier.


(C'est pas ça).


C'est la machine qui te suit chez vous : une laisse légale — tu vas assister aux rendez-vous, tu vas prendre tes médicaments, pis si tu le fais pas, l'hôpital va envoyer quelqu'un te ramener.


T'es techniquement libre, fonctionnellement en libération conditionnelle.


Tu peux pas signer l'ordonnance. On te la présente juste, comme quelqu'un te présenterait une facture après un repas que t'as pas commandé.


L'alternative, évidemment, c'est de rester à l'hôpital indéfiniment ou te faire traîner la prochaine fois que tu fais une crise en public.


L'ordonnance a une date d'expiration pis une ligne qui dit « peut être renouvelée ». Personne peut te dire exactement ce qui va déclencher le renouvellement. Ça vit dans le domaine des vibes pis des évaluations de risque.


(C'est-à-dire : l'astrologie avec des clipboards).


L'ordonnance vient aussi avec un rituel mensuel : l'injection.


Une fois aux quatre semaines, une infirmière appelle ton nom, confirme ta date de naissance, vérifie l'ordonnance. Y'a du small talk pendant qu'elle prépare la drogue qui va vivre sous ta peau plus longtemps que la plupart des relations.


(Au moins celle-là se montre aux quatre semaines).


« Bras gauche ou droit aujourd'hui? »


Tu choisis le droit.


Manche en haut.


Lingette froide.


Piqûre sharp.


La première fois, la douleur est choquante. Pas l'aiguille — le médicament lui-même, épais pis visqueux, qui se répand sous ta peau comme du béton liquide. Ton bras élance pendant des heures. Cette nuit-là, tu peux pas dormir. Tu peux pas trouver une position qui presse pas sur le site d'injection. Fait que tu restes là, à te demander si c'est ça que le reste de ta vie ressemble : choisir quel bras fait moins mal, échanger une sorte de douleur pour une autre.


(Puis le matin arrive pis tu prends tes autres pilules pareil, parce que qu'est-ce que tu vas faire d'autre).


Mais la douleur physique c'est juste le premier acte.


Quelque chose d'autre arrive dans les semaines qui suivent. Le monde devient muet. Les couleurs s'égouttent ; la musique perd sa texture. Tu peux encore penser, mais c'est comme penser à travers du brouillard. Ta libido part pas, elle se fait effacer, comme si quelqu'un avait lavé ton cerveau à pression pour nettoyer le péché. La motivation disparaît pas ; elle arrête juste de compter.


Tu essayes d'expliquer ça à ton prochain rendez-vous. L'infirmière hoche la tête avec sympathie. Le docteur dit : « Les effets secondaires prennent du temps pour s'ajuster. On va voir comment tu vas à la prochaine dose. »


(Spoiler : pas pire mal).


Si jamais t'arrêtes de te montrer pour tes injections, la machine de l'ordonnance se met en marche : appels, lettres, vérifications de bien-être, police à ta porte.


Tu existes au carrefour des soins de santé pis de l'application de la loi.


Y'a aussi un whiplash particulier dans comment tu te fais traiter.


À ton pire, ton « insight est altéré ». Tu peux pas refuser de médicaments, quitter l'unité, ou signer des formulaires sans un décideur substitut. Des étrangers passent par-dessus ton jugement parce que, officiellement, t'en as pas.


Puis tu reçois ton congé, pis le même système qui a décidé qu'on pouvait pas te faire confiance avec des lacets s'attend à ce que tu navigues des références, des renouvellements, des prises de sang, pis des suivis avec une fonction exécutive quasi-parfaite.


Pendant ce temps-là, ton employeur a besoin d'un formulaire rempli pour ton retour au travail.


(Un formulaire simple. Une page. Recto-verso).


Ton psychiatre doit confirmer que t'es assez stable pour retourner.


Tu soumets la demande en juin. C'est pas rempli en juillet. Ou en août.


Tu envoies un courriel ; la réception dit qu'ils vont passer le message. Tu appelles ; le docteur va le réviser « quand il aura le temps ». T'expliques que tu vas perdre ta job. Ils comprennent, mais le docteur est très occupé.


Rendu en septembre, toujours rien.


La patience de ton employeur s'épuise. T'es en congé non payé, puis presque congédié. Tes économies s'évaporent. Le loyer devient une crise. Tu manges des pâtes pis des beans en canne parce que c'est ce qui reste.


Quatre mois. Quatre mois de ta vie suspendue, ton revenu parti, ta stabilité qui s'effondre, tout ça en attendant que quelqu'un remplisse une page recto-verso.


Le formulaire finit par être signé.


« Patient est stable, peut retourner au travail. Temps partiel. 2 jours par semaine. »


(Du progrès, apparemment).


Ta demande d'invalidité est pas mieux ; elle siège dans le purgatoire bureaucratique.


T'as appliqué en juillet. On est rendu en décembre.


La compagnie d'assurance veut plus de documentation.


Le bureau de ton psychiatre dit qu'ils l'ont envoyée. L'assureur dit qu'ils l'ont jamais reçue. Quelque part y'a une machine à fax qui a vu plus de tes dossiers médicaux que n'importe quel humain va jamais voir.


L'agent d'invalidité envoie un courriel pour demander si ta condition est « permanente ou temporaire ».


(Tu tapes « oui » pis tu pèses sur envoyer).


Tu t'ajustes à ce monde comme à un pays étranger. Tu réponds aux questions moins honnêtement, plus stratégiquement. Tu sous-rapportes les bonnes journées pour que personne te donne ton congé. Tu sur-rapportes les mauvaises journées pour que personne te classe « faible risque ».


Tu deviens, contre ta volonté, un expert à naviguer la machine qui insiste que tu peux pas être de confiance avec tes propres soins.


Tu deviens bon dans des affaires que t'as jamais voulu maîtriser :


Attendre.


Prendre des pilules.


Être reconnaissant pour deux heures.


Pis pourtant, malgré tout ça, tu continues de te montrer. Parce que quelque part sous les lumières fluorescentes pis la paperasse contradictoire, les affaires aident, des fois.


L'absurdité est réelle.


L'infirmière qui se souvient des noms de tes enfants aussi. Te réveiller pis pas vouloir disparaître aussi.


Être moins mort aussi.


Fait que tu vis avec les contradictions. Tu tiens quatre diagnostics en même temps pis tu continues de te montrer pour l'injection mensuelle, parce que l'alternative est pire.


Tu te montres pour l'aiguille.


Tu te montres même quand tu veux pas.


Tu rouspètes contre l'ordonnance pis tu reconnais aussi que, sans elle, y'a une version fatiguée de toi qui pourrait silencieusement tout arrêter pis dériver vers l'Hospitalisation #5.


T'es pas supposé que ça fasse du sens.


T'es supposé l'endurer.


Tu reçois pas le récit neat où un docteur brillant finit par le figurer.


Ce que tu reçois c'est ça : une trêve qui trébuche, qui se contredit, épuisamment bureaucratique avec ton esprit, médiée par des systèmes bâtis pour une espèce beaucoup plus simple.


Tu continues pareil — pas parce que la machine fait du sens, mais parce que, malgré elle-même, elle te garde stable des fois pour que tu fasses un peu de sens de ton propre.


Tu vas à ton injection.


Bras gauche cette fois.


(T'as appris à pas utiliser ton bras droit deux mois de suite).


Tu planifies ta vie en intervalles de quatre semaines autour d'une aiguille qui te garde stable pis qui détruit aussi la moitié de ce qui te donne envie de rester en vie en premier lieu.


L'infirmière demande comment tu vas. Tu dis correct. Elle sait que tu mens. Tu sais qu'elle sait.


Vous faites tous les deux semblant que c'est assez bon.


Tu roules ta manche par-dessus la nouvelle bosse de béton pis tu te demandes si la machine donne des points de douleur fréquents.


Elle en donne pas.


Elle schedule juste ton prochain rendez-vous.


(La machine ronronne, satisfaite).


Même heure le mois prochain.

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© 2025 par Miguel Pommainville-Cléroux

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