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Le bug cérébral

  • Photo du rédacteur: mpcleroux
    mpcleroux
  • 1 déc. 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 déc. 2025



Note de l'auteur

C'était moi plus tôt cette année. Après un traitement intensif, je comprends maintenant ce qui s'est passé. Je partage ça pour que d'autres puissent reconnaître les signes plus vite que moi.

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Ça commence pas avec des sirènes. Ça commence avec une bonne journée.


Tu dors un peu moins pis tu te réveilles plus clair. Le café frappe plus fort. Les couleurs ont l'air plus vives. Après des mois à te traîner partout, t'appelles ça ce que ça ressemble : enfin retrouver ta vie.


Les pensées s'accélèrent. Puis elles se multiplient. Les paroles de chansons correspondent à tes pensées. Les titres font écho à tes peurs privées. Un texto arrive exactement au moment où tu pensais à cette personne. Rien te semble aléatoire.


Au début, c'est le fun.


Tu parles plus. Tes jokes passent bien. Le travail te semble facile. Le monde dit que t'as l'air d'être redevenu toi-même. Les nuages noirs se lèvent enfin. T'en prends plus sur tes épaules, sûr que tu peux dealer avec. La vie est belle.


Le sommeil s'amincit.


Tu te couches parce que tu sais que t'es supposé, mais ton esprit veut pas débarquer. Tu te lèves, tu fais les cent pas, tu scrolles, t'écris, t'effaces, tu réécris. L'horloge saute de minuit à trois heures à cinq heures. Tu t'assoupis brièvement, tu te réveilles tout énervé, pis t'appelles ça une preuve que tout va bien.


Puis les patterns s'épaississent.


Un regard de l'autre bord de la pièce te semble chargé de sens. Une pause au téléphone te semble être un test. Les chansons arrêtent d'être du bruit de fond pis commencent à sonner comme des messages. Tu dis pas ça à voix haute, mais tu le ressens.


Les messages deviennent plus longs.


Tu déverses des murs de texte aux personnes les plus proches de toi, essayant d'expliquer ce que tu vois maintenant : pourquoi les choses se sont passées comme ça, ce que tout ça veut dire, ce qui doit arriver ensuite. Tu pèses sur envoyer. Leurs réponses sont toujours courtes : « ça va-tu », « c'est beaucoup là », « chu inquiet ». T'entends du jugement où ils veulent dire de l'inquiétude. Tu réponds avec encore plus d'explications, plus de contexte, plus d'intensité. S'ils comprennent pas, ça devient une partie de l'histoire aussi.


En dessous du rush, la peur s'installe.


Les lumières te semblent trop brillantes. Ton cœur se calme jamais vraiment. Un plan annulé, une réponse retardée, un regard bizarre—chacun devient un signe. Tu peux pas te débarrasser du sentiment que t'es au centre de quelque chose d'important pis de dangereux en même temps.


Les gens qui t'aiment le ressentent le plus.


Les chicanes arrêtent d'être à propos de ce dont elles sont à propos. Les petits problèmes deviennent symboliques. Tu parles de sens ; eux parlent de sécurité. Ils disent que tu leur fais peur. Tu dis qu'ils te retiennent. Ils essaient de te ramener vers les bases : dormir, manger, les rendez-vous. Tu te sens tiré loin du vrai travail que juste toi comprends.

Tu prends une décision ferme : pas d'aide.


Pas de pilules, pas d'hôpital, pas d'étiquettes. Tu te dis que c'est n'importe quoi sauf une maladie. Tu vas passer au travers en réfléchissant. Tu vas dormir plus tard. Tu dis ça avec la confiance de quelqu'un qui a toujours réglé ses problèmes en pensant plus fort.

La pression continue de monter pareil.


Ton corps se défait. Tes pensées s'affûtent pis noircissent. L'esprit qui générait autrefois de grandes idées se met à lancer des options pires. Pas parce que tu les veux, mais parce qu'il cherche désespérément une sortie. Elles arrivent comme des intrus. Tu les détestes. Tu peux pas non plus les bloquer complètement.


Un jour, tu les mets en mots pis tu les envoies à quelqu'un qui a jamais demandé à porter ce genre de poids.


T'essaies de dire, « c'est à quel point ça va mal ici dedans ». Ce qui arrive sur leur écran c'est, « c'est ce que je pourrais faire ». Tu leur fais peur d'une façon que tu comprendras pas avant ben plus tard, quand tu vas relire ton propre message avec la tête plus claire pis sentir ton estomac tomber.


Des conversations commencent sans toi.


La famille, les amis, les partenaires comparent leurs notes : les cent pas, les nuits sans sommeil, les connexions étranges, comment t'as changé, les messages. Leur inquiétude est pu vague. Elle a des preuves.


Les appels arrivent : « le monde est inquiet ».


Tu évites, tu jokes, t'insistes que tu vas bien. T'expliques plus fort. Tu te sens coincé par la gentillesse. Par tout le monde.


Éventuellement y'a un coup à la porte qui te semble pas optionnel.


Tu ouvres la porte pis tu réalises que la décision a déjà été prise. Ils rentrent. Le ton est calme, les mots sont doux, mais le message est clair : ça peut pu continuer. Tu argumentes, t'expliques, t'insistes. Ça change rien. Des formulaires apparaissent. On t'amène.

Le monde rétrécit soudainement à une unité.


Des murs blancs, des portes barrées, un matelas mince, des lumières fluorescentes.


Quelqu'un te met un bracelet au poignet pis transforme ta vie en dossier. Tu racontes ton histoire pis tu la regardes se faire aplatir en notes : dort pas, parle vite, grandes idées, refuse les soins. De ton côté, tu défendais ta réalité. Du leur, tu confirmais le problème.


Le temps se brouille en meds, repas, checks, cent pas, la fuite lente d'adrénaline.


La tempête en dedans de toi finit par manquer de fuel. Les patterns se relâchent. Les chansons redeviennent juste des chansons. L'univers arrête de te chuchoter directement dans l'oreille. Tu regardes autour pis tu réalises que t'es exactement dans le genre de chambre que tu jurais jamais finir.


Ce qui reste après tout ça c'est pas juste de l'épuisement—c'est du wreckage.


Des messages dont tu te souviens à peine avoir envoyés. Des gens que t'as fait peur. Des relations pliées hors de forme. Des routines fracassées. La confiance fissurée. Tu sais maintenant que ton propre esprit peut t'amener aussi loin hors track. Pis pire, pendant que ça arrivait, t'étais le dernier à le voir.


C'est ça le bug cérébral.


Pas juste des pensées qui s'emballent ou du sommeil perdu, mais le moment où ton narrateur intérieur part en fou, sonne plus convaincant que jamais, pis commence à brûler ta vie pendant que t'insistes que tout va bien.

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© 2025 par Miguel Pommainville-Cléroux

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